Notre souveraineté au fond de l'eau : petit guide de l'écoute des câbles
Un député de la majorité, doté d'un passé dans les télécoms, m'a affirmé avec assurance une chose fausse : qu'on ne peut pas écouter un câble sous-marin. Or 99% de nos échanges avec le monde y passent. Et une partie de notre trafic « franco-français » aussi, par des chemins qu'on ne maîtrise pas.

Salut à toutes et à tous,
En juillet 2026, j'ai échangé avec un député de la majorité. Quelqu'un de sérieux, a priori bien placé pour en parler : un passé dans les télécoms, une personne de son entourage proche dans le secteur des câbles sous-marins. Il m'a affirmé, avec assurance, une chose fausse : que l'écoute des câbles sous-marins était impossible.
Prenons-le comme une bonne occasion d'expliquer comment on écoute, vraiment, les communications qui font tourner le pays. Parce que 99% des échanges Internet entre la France et le reste du monde passent par ces câbles… et une partie de notre trafic « franco-français » aussi, et parce que celles et ceux qui votent nos lois sur la souveraineté numérique gagneraient à savoir comment ça marche.
1. Peut-on écouter un câble sous-marin ?
La réponse courte : oui.
Y compris en pleine mer.
Une nuance, maintenant : intercepter un câble par 4 000 mètres de fond, sans se faire repérer, relève de l'exploit technique. Le rapport 2025 du ministère des Armées le reconnaît : sur la fibre moderne, l'interception directe en mer est « si complexe qu'on ignore si elle a été réalisée avec succès à ce jour ». Difficile, donc. Impossible, non. Déjà réalisée ? On l’ignore, d’après ce rapport public.
Et là où l’écoute est connue pour intervenir, c’est un endroit où personne n'est obligé de plonger. Le plus simple est de prendre le câble là où il sort de l'eau, à terre :
➡️ aux stations d'atterrissement ;
➡️ sur le segment terrestre et dans les équipements des
opérateurs ;
➡️ par le plus vieux levier du monde : la coopération (ou le piratage)
de celui qui exploite le câble, ou du pays qui l'héberge.
Le rapport 2025 énumère « trois méthodes » d'interception :
- « insérer des portes dérobées lors de la fabrication des câbles,
- attaquer les stations d'atterrissage,
- ou intercepter directement les câbles en mer ».
Deux sur trois se jouent à terre, ou même à l'usine. Le ministère ajoute que les États « avaient perçu cette potentialité et mis en œuvre des dispositifs d'écoute, même en temps de paix », et ajoute : « l'espionnage par câbles sous-marins est désormais au cœur des logiques de renseignement contemporaines ».
Ce que l'histoire confirme, cas après cas :
🇷🇺🇺🇸 1971
Bien avant la fibre, les États-Unis posaient déjà des mouchards sur des
câbles soviétiques en cuivre (l'opération Ivy Bells). L'idée n'a rien de
neuf ; seule la technique s'est durcie.
🇺🇸🇬🇧🇫🇷 2013
Le
Monde révèle,
à partir des documents Snowden, que le GCHQ britannique, avec le soutien
de la NSA, a piraté le site de gestion du câble SEA-ME-WE-4. Ce câble
relie l'Asie à l'Europe et atterrit à Marseille ; Orange est l'un de ses
seize opérateurs. Aucun sous-marin, juste un accès informatique.
🇩🇰🇫🇷 2021
La même NSA a espionné des dirigeants européens, la France comprise, via
les câbles qui atterrissent au Danemark, avec la complicité des services
danois (l'opération « Dunhammer »). Paris a parlé de faits
« graves »,
Emmanuel Macron d'une pratique « pas acceptable entre alliés ».
🇺🇦🇫🇷 2022
Reste la haute mer. Il faut attendre la guerre en Ukraine pour que l’on se souvienne, à nouveau, que les télécommunications sont souvent internationales, et que celles-ci sont essentiellement une affaire de fonds marins. Le rapport 2022 du ministère des Armées qualifie pour la première fois l'interception de « menace potentielle », juge que le « repiquage » d'un câble « par grands fonds ne peut être totalement exclu ».

Écouter un câble et le couper sont deux gestes distincts.
Mais les deux supposent d'atteindre ces profondeurs, et ce seuil est
franchi.
-
Le navire espion russe Yantar rôde régulièrement au-dessus des câbles européens, de la mer d'Irlande à la Méditerranée. On le dit capable d’intervenir par 7000 mètres de fond. Le rapport 2025 le rattache d'ailleurs à la flotte du GUGI, unité russe des grands fonds, « capable de cartographier les fonds marins, poser des dispositifs d'écoute ».
-
En mer Baltique, plusieurs câbles ont été sectionnés fin 2024 puis début 2025. Ce qu'on présentait avant comme inatteignable puisque jamais réalisé est devenu un terrain de manœuvre.

2. « Être écouté à l'international, est-ce si grave ? »
Oui, pour deux raisons.
D'abord parce que nos échanges avec l'étranger sont massifs et permanents : nos banques, nos entreprises, nos administrations et nos services dans le cloud dialoguent en continu avec des serveurs hébergés un peu partout en Europe et ailleurs.
Ensuite, et c'est le point que trop peu ont à l’esprit : une bonne
partie de notre trafic « franco-français » ne reste pas forcément en
France. Les données ne suivent pas la ligne droite de la carte, elles
suivent les accords commerciaux entre réseaux.
Les tuyaux de l’Internet n’ont, par définition, aucune connaissance des
frontières.
En France, un peu plus de la moitié du trafic entrant passe par du « transit » (baromètre ARCEP), c'est-à-dire des chemins qui ne passent pas par un point d’échange local de données (le peering). Où passent-ils exactement ? Personne ne le mesure vraiment. Et rien ne garantit qu'ils restent dans le pays.
J'ai développé une petite appli, Le Grand
Détour, pour rendre ça visible.
Prenez un simple Marseille → Paris : au lieu de partir tout droit (après
tout, Terralpha propose une fibre optique le
long de la voie ferrée), le trajet peut passer par Valence, Madrid,
puis Londres avant de parvenir à sa destination. Vos données
franco-françaises ont fait un petit tour d’Europe continentale, et sont
potentiellement écoutables à chacune de ses neuf
étapes.
👉 À tester par vous-même : apps.franceix.net/trombone
Autrement dit, l'argument « je n'ai rien d'international à protéger » ne tient pas. Une part de votre trafic domestique emprunte déjà des chemins que peu maîtrisent vraiment.

3. Qui possède, qui héberge, qui régule ?
Derrière l'espionnage, spectaculaire, se cache une vulnérabilité plus banale et plus profonde : nous maîtrisons de moins en moins qui pose, exploite et possède ces tuyaux. C'est le même sujet que nos dépendances numériques consenties, vu par le bas : la couche physique.
➡️ Nos atterrissements sont concentrés.
Selon le géoportail de l'État
GéoLittoral,
la métropole compte 14 points d'atterrissements (dont 6 en
Méditerranée). Marseille, à elle seule, est passée en dix ans du 44e au
7e rang
mondial
(2022, selon Telegeography) des hubs, avec un peu moins de 20 câbles.
Peu de portes d'entrée : autant de points où, précisément, on écoute à
terre.
➡️ La propriété file vers les géants américains.
Un rapport de la commission de la
défense
relatif aux fonds marins a pris au sérieux ce sujet en 2022. Déjà, en
2019, un rapport du
Sénat rappelait que
les câbles sous-marins sont « le seul domaine de l'Internet qui n'est pas
régulé » et que dix ans plus tôt les GAFAM en contrôlaient environ 5%. En
2019, la moitié. Aujourd’hui, 80% (selon Henri
Verdier).
Devant la commission d'enquête sur les dépendances numériques, en avril
2026, la chercheuse Ophélie Coelho a donné la mesure du basculement :
hier, des consortiums de « dix à vingt partenaires » ; aujourd'hui, « soit
des consortiums beaucoup plus restreints, soit des propriétés uniques ».
Et de préciser :
« Google, par exemple, possède plus de 30 câbles, et bientôt près de 40 avec ses nouveaux projets dans l'Indopacifique. La moitié de ses câbles lui appartiennent en propriété unique, ce qui est inédit dans ce secteur. »
Ophélie Coelho, avril 2026
➡️ La géographie (re)devient un enjeu de puissance.
Le tracé compte autant que la propriété. Le système 2Africa (mené par
Meta) atterrit à Gênes et Barcelone autant qu'à Marseille ; le câble
Blue-Raman (porté par Google) est conçu pour relier l'Europe à l'Inde en
contournant délibérément l'Égypte par une liaison terrestre en Israël,
sa section mer Rouge ayant d'ailleurs pris du retard ; et les États-Unis
ont fait écarter l'industriel chinois du consortium SEA-ME-WE 6, au
profit de l'américain SubCom. Si le trafic venu de l'est atterrit
d'abord en Italie ou en Grèce avant de rejoindre la France par des
liaisons opérées par des tiers, notre « porte d'entrée » devient un point
d'arrivée dépendant.

Il y a enfin une couche que presque aucun décideur ne regarde : l'interconnexion, l'endroit où les réseaux échangent concrètement leur trafic. Moins de 10% du trafic français passe par des points d'échange neutres. Les 90% autres ? Personne, aujourd'hui, ne mesure la part qui reste domestique, celle qui part à l'étranger, celle qui file via les réseaux privés des hyperscalers, qu’un simple décret états-unien peut couper. Une donnée hébergée en France mais qui transite par Francfort, Londres ou Amsterdam n'est pas pleinement souveraine, tout aussi européenne soit la géographie. Un trafic qui fait le détour par un hub étranger est à la fois moins souverain et plus écoutable : deux faces du même renoncement au contrôle. On ne pose encore que trop peu la question de la propriété de cette infrastructure numérique, devenue vitale pour nos économies, et même pour nos services régaliens.
4. Un angle mort de nos décideurs
Je commençais en parlant d’un député de la majorité qui ne prenait pas au sérieux la question de l’écoute des câbles sous-marins. Il n'est pas un cas isolé. En 2022, jusque dans nos doctrines de défense, l'hypothèse qu'un câble sous-marin puisse être sectionné n'était pas vraiment prise au sérieux. Il a fallu que des voix comme celle de Tariq Krim (pionnier du web français, ancien vice-président du Conseil national du numérique) l'expliquent… une fois la perspective de guerre touchant les infrastructures prise au sérieux… en 2022. Depuis, Ophélie Coelho, chercheuse en géopolitique du numérique, documente méthodiquement nos dépendances aux infrastructures étrangères. Le sujet progresse. Nos décideurs, plus lentement. Trop souvent en réaction. Trop rarement en anticipation.
Et l'angle mort ne se limite pas à un député mal informé : il monte jusqu'au meilleur du travail parlementaire. La commission d'enquête sur les dépendances du secteur numérique, présidée par le député Philippe Latombe (MoDem) et rapportée par Cyrielle Chatelain (Écologiste), a rendu en juillet 2026 un rapport remarquable, transpartisan, qui formule 29 propositions. Il cartographie le logiciel, le cloud, les données, les câbles. Et pourtant, la couche où circule concrètement le trafic, l'interconnexion, n'y figure nulle part : aucune des 29 propositions ne la touche.
La matière première était pourtant là. Entendue par cette même commission, Ophélie Coelho décrivait des géants qui « privatisent des nœuds importants sur presque toutes les couches technologiques », jusqu'à « des couches réseau avec des réseaux privés qui se superposent aux réseaux existants ». La couche réseau affleurait dans les auditions. Elle n'a pas survécu jusqu'aux propositions. Deux excellents parlementaires, six mois de travail, et un maillon reste hors du cadre. Il reste de la place sur l’étagère pour un nouveau rapport.
La confusion entre « je n'imagine pas comment » et « ça n'existe pas » est
exactement l'angle mort qui nous fragilise.
Un responsable qui croit le problème inexistant ne prépare pas les
parades, ne décrit pas de plan B. Et tant que nous ne partageons pas le
même constat de
départ,
nous ne posons pas les mêmes questions, et nous ne convergeons vers
aucune décision.
J'avais déjà croisé ces câbles en proposant une lecture de la guerre en
Iran par ses
infrastructures.
Sous la surface, l'eau, les tuyaux et le gaz pèsent au moins autant que
les discours.
Si seulement j’enfonçais là une porte ouverte.
5. Comment on pourrait faire autrement
La critique ne peut pas s'arrêter à « nos décideurs sous-estiment le sujet ». Un responsable convaincu que le problème existe dispose de leviers connus, et pour la plupart déjà documentés :
➡️ Chiffrer, systématiquement et de bout en bout.
Un câble écouté ne livre alors que du bruit, plus difficilement
exploitable en masse.
C'est la digue la moins coûteuse, imparfaite, et elle relève autant de
l'État que des acteurs (opérateurs de télécommunications comme
entreprises, voire individus si on veut être collectivement
inefficaces).
➡️ Mesurer pour gouverner.
Confier à l'ARCEP un observatoire de la souveraineté du trafic : quelle
part reste domestique, quelle part part à l'étranger, quelle part
échappe aux infrastructures neutres. On ne défend pas ce qu'on ne sait
pas mesurer.
➡️ Minimiser les points de passage = minimiser le nombre de failles
possibles
Imposer, côté commande publique, un raccordement à un point d'échange
français ou européen et le recours prioritaire à l’échange de données en
local, pour que le trafic public ne fasse pas un détour inutile par
nombre routeurs intermédiaires (en France comme à l’étranger).
➡️ Maîtriser les atterrissements et leur neutralité.
Conditionner l'autorisation des nouveaux câbles à un accès ouvert et
neutre, et contrôler les concentrations pour éviter que stations et
points d'échange ne soient rachetés par un acteur dominant.
➡️ Sécuriser le routage.
Des standards très rodés comme RPKI et MANRS préviennent certains
détournements de trafic. Peu coûteux, déjà appliqués par les acteurs
sérieux, rarement exigés.
➡️ Surveiller les fonds, sans en faire l'alpha et l'oméga.
La France investit dans des drones capables d'opérer par 6 000 mètres.
C'est utile. Mais l’océan est grand. La réponse militaire ne dispense
pas de la réponse civile et réglementaire, celle qui protège au
quotidien plutôt qu'en cas de crise, localisée.
Je précise mon intérêt : je travaille dans un nœud de l'Internet
français, et certaines de ces pistes servent l'écosystème dont je fais
partie. Je les crois servir l'intérêt commun, c’est bien pour cela que
j’ai rejoint la société qui m’emploie. À vous d'en juger.
Aucun de ces leviers n'est spectaculaire. C'est peut-être pour ça qu'ils
ne reçoivent pas de portage politique ni économique. C’est concret, ça
ne brasse pas d’air.
Conclusion
Je m’en veux un peu d’avoir introduit l’article en montrant l’assertivité d’un député, qui cherche sans doute sincèrement à bien faire. Se tromper, ça nous arrive à tous, ça m’arrive souvent, et prêter la meilleure intention à mon interlocuteur me paraît plus fécond que lui faire un procès.
Sur des sujets aussi structurants que les câbles par lesquels passe l'essentiel de nos échanges avec le monde, l'humilité et les faits devraient précéder l'assurance. Surtout de la part de celles et ceux qui écrivent la loi.
J'aimerais qu'on cesse de confondre l'ignorance d'un mécanisme avec son
inexistence.
Un tuyau ne devient pas sûr parce qu'on refuse d'imaginer qu'on
l'écoute.
Se rendre moins vulnérable n’est pas difficile. Ni même coûteux. Passer
par des chemins plus courts, c’est même plus rapide, plus stable, et
moins cher !
Et la prochaine fois, n’affirmons pas que l’événement est « inédit » pour faire croire qu’on n’aurait pas pu mieux faire, en nous désolant de notre impréparation.
L’infrastructure est déjà là.
Servons-nous de nos formidables atouts.
Il est encore temps.
- Publié
- le 30 juillet 2026
- D'abord paru
- sur Kessel, le 30 juillet 2026
Sources et liens de l'article 19 liens
- 01rapport 2025 du ministère des Arméesdefense.gouv.fr
- 02Le Mondelemonde.fr
- 03« graves »france24.com
- 04rapport 2022 du ministèredefense.gouv.fr
- 05Yantarfrance24.com
- 06GUGIen.wikipedia.org
- 07mer Baltiquefranceinfo.fr
- 08baromètre ARCEParcep.fr
- 09Le Grand Détourapps.franceix.net
- 10Terralphaterralpha.fr
- 11neuf étapesapps.franceix.net
- 12GéoLittoralgeolittoral.developpement-durable.gouv.fr
- 13passée en dix ans du 44e au 7e rang mondialsiecledigital.fr
- 14rapport de la commission de la défenseassemblee-nationale.fr
- 15rapport du Sénatsenat.fr
- 16Henri Verdierassemblee-nationale.fr
- 17commission d'enquête sur les dépendances du secteur numériqueassemblee-nationale.fr
- 18Philippe Latombemonparlement.fr
- 19Cyrielle Chatelainmonparlement.fr
Dans le même thème
Numérique et souverainetéÉcrire à l'auteur
Votre message arrive directement à l'auteur. Rien n'est publié.