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6/7Série Notre maison brûle

Le discours qu’on attend

Le discours utile tient en une page : informer sur l’eau, nommer la bascule, être franc sur les moyens, expliquer au lieu de moraliser. Pedro Sánchez le prononce devant les morts, Mark Carney au Canada - et en France, des partis le portent et l’ont mis aux voix. Épisode 6 : la parole qui manque existe déjà.

Matthieu de Cremoux17/08/20265 min1 746 mots24 sourcesClimat et territoires · Vie politique

Salut à toutes et à tous,

Récapitulons.

  1. Un récit officiel qui regarde le briquet,
  2. un cadrage vieux de 170 ans,
  3. des moyens qui divergent des objectifs,
  4. ce qu'il faudrait pour équiper le pays,
  5. et la disqualification de ceux qui nomment les causes.

Il ne manque que le discours qui porte l'ensemble.
Il y aura une prochaine fois, peut-être très bientôt, alors autant l'écrire d'avance.

Et démontrons, dans la foulée, qu'il n'a rien d'utopique : d'autres le prononcent en ce moment même, au milieu de leurs propres cendres.

Vous voulez la version courte ?
La voici.

Ce qui suit détaille chacun de ces points.

1. Le discours qu'un bon gouvernement déploierait

Une page suffit : informer sur l'eau, chiffrer la bascule, avouer les délais, expliquer les gestes, ouvrir l'aménagement.

Il informerait et rassurerait sur l'eau.

Emma Haziza l'a résumé d'une image : l'eau que boivent les Parisiens passe sous la forêt qui brûle. La moitié de l'eau potable de la capitale vient de sources et de nappes situées à une centaine de kilomètres au sud et à l'est, portées par deux aqueducs qui traversent le massif de Fontainebleau ; un quart est captée près du Loing et traitée à Sorques (Eau de Paris).

Après un grand feu, les sols deviennent hydrophobes : les premières pluies lessivent cendres et hydrocarbures vers les captages, un phénomène documenté après chaque grand incendie méditerranéen ou californien.

Dire cela, dire que la ressource est surveillée, que les lacs-réservoirs qui soutiennent la Seine sont correctement remplis, et qu'un scénario combinant un tel feu avec une sécheresse type 2022 serait autrement plus complexe : voilà qui traiterait le pays en adulte.

Il nommerait la bascule.

Des Canadair sur la Seine, un pyrocumulonimbus en Gironde : ce sont les marqueurs d'une mutation d'ère. Dans le Sud-Ouest, le nombre de jours favorables à ces orages de feu devrait doubler d'ici à 2070.

Et nommer, c'est chiffrer : au niveau de réchauffement actuel, Christophe Cassou n'exclut pas « des températures autour de 48, 50 degrés », ponctuelles et localisées ; vers 2050-2060, les modèles dessinent des étés à « 50, 60 jours de canicule d'affilée ».

« C'est demain, en fait. »

Christophe Cassou

Et des 7 à 10 grands feux annuels d'aujourd'hui, la France passerait à une vingtaine en fin de siècle, projette Éric Rigolot (INRAE).

Taire ces ordres de grandeur, c'est entretenir ce que le même Cassou décèle chez les décideurs :

« une forme d'illusion qu'on peut négocier avec le climat [qui] évite de parler de la décarbonation » et des leviers d'action.

Cassou

On peut négocier avec les lois humaines.

« On ne négocie pas avec l'effondrement du non-humain/biodiversité ; on meurt avec ».

Le paradoxe est même administratif : le troisième plan national d'adaptation, publié en mars 2025, prépare officiellement la France à +2,7°C en 2050 et +4°C en 2100.
L'État écrit la bascule dans ses plans ; il ne la prononce pas dans ses discours.

Il serait transparent sur les moyens.

Le calendrier réel des Canadair, la disponibilité des matériels et de leurs utilisateurs, le kit A400M enfin opérationnel, la règle des congés des pompiers réparée d'un trait de plume, le débat de doctrine ouvert : tout ce que les épisodes 3 et 4 ont détaillé, dit publiquement.

Il expliquerait, au lieu de moraliser.

« Faire attention » aurait enfin un contenu : pourquoi des gestes hier anodins deviennent dangereux, ce qu'est débroussailler et quand le faire, ce que peu de gens savent.
Dans les sols tourbeux du massif landais comme dans les sols bellifontains, le feu peut couver et ressurgir des semaines plus tard, ces « feux zombies » qu'on laisse d'ordinaire aux spécialistes.

Et un rendez-vous quotidien : la Météo des forêts publie chaque soir le danger de feu, département par département ; peu de Français savent qu'elle existe.

Il oserait, enfin, la question de l'aménagement.

Ces choix accumulés qui assèchent nos paysages depuis le remembrement jusqu'à la loi votée au Sénat pendant que la forêt brûlait.

Et rien de tout cela n'exige de renoncer au spectaculaire, ce carburant des rédactions.

Les mêmes images que sont des Canadair sur la Seine, ou la mort d'un homme qui voulait bien faire, un préfet de gironde qui n’interdit le débroussaillage… qu’une fois un mégafeu déclenché par un débroussaillage, peuvent porter un aveu : nos pratiques doivent changer, jusqu'à notre idée même de la « prudence ».

Le même décor, tourné vers l'avenir plutôt que vers un coupable : voilà ce qui ferait un formidable message, car utile.

Ce discours tient en une page.
Il était disponible avant l’été.
Il le restera à la prochaine alerte.

2. D'autres l'ont déjà prononcé et n’en sont pas morts

Ce discours existe déjà - à l'étranger au sommet de l'État, en France partout sauf au sommet.

Rien d'utopique dans tout cela : d'autres prononcent ce discours, en direct, au milieu de leurs propres cendres. À Los Gallardos, près d'Almería, là où l'incendie venait de tuer treize personnes, le socialiste Pedro Sánchez l'a dit sans détour : « l'urgence climatique tue ».

Le pays s'est arrêté, jusqu'à une minute de silence lors d'un match de Coupe du monde, et ses responsables ont nommé la sécheresse et la chaleur en même temps que le deuil.

Pendant la saison des fumées record au Canada, Mark Carney, ancien banquier central que nul ne soupçonnera de radicalité, a continué de nommer le changement climatique.

C'est donc un choix, et il n'a rien d'exotique.

Nommer n'est pas agir, certes : le Canada nomme le dérèglement tout en projetant de doubler sa production de pétrole. Mais la parole est la condition du reste : on ne mobilise pas un pays contre un ennemi qu'on refuse de nommer.

Et il n'y a pas qu'à l'étranger.

Marine Tondelier nomme « un été de bascule » et retourne le cadrage : « on nous explique que le principal problème des feux, ce sont les pyromanes… il y a aussi des pyromanes en politique », en demandant une réunion des forces politiques et l'examen de la proposition de loi issue du Beauvau de la sécurité civile, déposée le 23 juillet par l'écologiste Sandra Regol (Le Monde).

La gauche converge sur les moyens ; à droite, Édouard Philippe appelle à « repenser notre gouvernance » et un député Horizons plaide pour un ministère dédié sur le modèle portugais.

Jusqu'aux opérationnels : « Aujourd'hui, en France, un feu peut mettre en danger une métropole », prévient le chef des pompiers de la Gironde, pour qui « la forêt est une poudrière ».

La trajectoire institutionnelle, elle, est inverse :

  • En 2007, le ministre de l'Écologie était le numéro deux du gouvernement. Jean-Louis Borloo, lançant le Grenelle, qui aura permis près de 20 ans plus tard d’annuler une fraction de la loi Duplomb.
  • Celui d'aujourd'hui est rétrogradé loin dans l'ordre protocolaire, délesté de l'énergie, et le secrétariat général à la planification écologique de Matignon, pourtant repris au programme LFI lors de l’entre deux-tours des présidentielles 2022, a disparu.

Les votes, d'ailleurs, sont publics, et Bonpote les a compilés : six mesures de lutte et de prévention mises aux voix à l'Assemblée depuis 2022 :

La gauche a voté pour à chaque fois ; Renaissance, le MoDem et Horizons contre à chaque fois ; LR contre ou non-votant ; le RN contre ou abstenu.

Tableau de BonPote « Quels partis ont voté pour la lutte anti-incendies ? » : sur six mesures proposées depuis 2022, la gauche vote pour à chaque fois, tandis qu'Ensemble, MoDem, Horizons et LR votent contre et le RN contre ou s'abstient.

La limite de l'exercice opéré par BonPote est qu’il s'agissait pour l'essentiel d'amendements d'opposition. Le seul texte des deux quinquennats (la loi feux de forêt de 2023) a été votée par l’ensemble des députés, LFI s’abstenant, reprochant plusieurs points du texte.

L'abstention mérite le détail : pour l'insoumise Catherine Couturier, le texte omettait la gestion forestière face au dérèglement climatique, et notamment la diversification des essences, très exactement l'objet de l'amendement n° 419 qu'elle avait elle-même déposé : les pare-feux de feuillus, rejetés par la majorité le jour même du vote final.
On peut juger la position sévère ; on ne peut pas dire que la critique n'avait pas été mise aux voix.

Un 20 heures s'y est mis aussi : le 24 juillet, France 2 a nommé la « rentabilité de la filière bois » parmi les causes de la propagation, fait expliquer par une chercheuse et un expert de l'ONF pourquoi la monoculture porte le feu de cime en cime, et conclu qu'adapter la forêt ne vaut qu'à condition de réduire les émissions. Le discours utile est donc déjà dans le débat français, partout, sauf au sommet.

Quant au Rassemblement national, qui tonne sur les moyens : il votait en 2021, au Parlement européen, contre le renforcement du mécanisme européen de protection civile, celui-là même qui doit livrer deux Canadair à la France en 2028, son contre-budget sabre les agences utiles à la lutte, et ses solutions en séance allaient du vœu pieux sur les Canadair, sans portée juridique, aux générateurs d'eau atmosphérique (!) rejetés en mai 2023, machines produisant un litre par jour pour 2 000 euros l'appareil.

Le briquet a décidément beaucoup d'amis.
Revenir à la base, ce qu’est le cycle de l’eau (et du carbone), beaucoup moins. L’eau a besoin qu’on la laisse s’infiltrer.

Ce silence, d'autres l'occupent : l'article précédent a montré la fabrique du doute à l'œuvre, l’incendie de Los Angeles de janvier 2025 réécrit en neuf heures aux questions au gouvernement. L'attribution scientifique (World Weather Attribution) sait pourtant répondre dans le même cycle médiatique que le feu. Quand un chef d'État parle d'incendiaires sans parler du climat, il laisse le terrain.

La presse étrangère, elle, ne s'embarrasse plus.

Elle salue pourtant les Français : la Süddeutsche Zeitung s'étonne d'une « démonstration de cohésion nationale », le suisse Blick titre « vive les Français ! », ce qui rend le verdict politique d'autant plus cinglant : le site The Local juge « lâches » les responsables politiques français face à l'urgence climatique, en exceptant les écologistes et une partie de la gauche. Et le quotidien belge De Morgen ose l'image la plus dure : imaginez des services de renseignement qui préviennent, depuis trente-six ans, du lieu et de l'heure d'un attentat, et des autorités qui ne font rien. « Le plus terrifiant, écrit-il, c'est l'absence de colère. »

La prochaine fois qu'un responsable ne parlera que du briquet, posons-lui la seule question utile :
« que comptez-vous rompre, et pas seulement corriger ? »

Reste une dernière question, la seule qui nous appartienne en propre : et nous, dans tout ça ?
Ce sera le mot de la fin.

À très vite,
Matthieu

Publié
le 17 août 2026
D'abord paru
sur Kessel, le 17 août 2026
Sources et liens de l'article 24 liens
  1. 01Eau de Pariseaudeparis.fr
  2. 02une mutation d'èrelegrandcontinent.eu
  3. 03orages de feuiopscience.iop.org
  4. 04n'exclut pasradiofrance.fr
  5. 05le troisième plan national d'adaptationclimate-adapt.eea.europa.eu
  6. 06Météo des forêtsmeteofrance.com
  7. 07l'a dit sans détoureuronews.com
  8. 08Le Mondelemonde.fr
  9. 09un feu peut mettre en danger une métropolesudouest.fr
  10. 10Bonpote les a compilésbonpote.com
  11. 11recruter davantage de pompiers p rofessionnelsmonparlement.fr
  12. 12par la taxe de séjourmonparlement.fr
  13. 13une contribution des assureursmonparlement.fr
  14. 14pare-feux de feuillusmonparlement.fr
  15. 15chemins forestiersmonparlement.fr
  16. 16adapter la forêt en cohérence avec la stratégie bas-carbonemonparlement.fr
  17. 17la loi feux de forêt de 2023monparlement.fr
  18. 18vœu pieux sur les Canadairmonparlement.fr
  19. 19générateurs d'eau atmosphériqueassemblee-nationale.fr
  20. 20rejetés en mai 2023monparlement.fr
  21. 21un litre par jour pour 2 000 euros l'appareilbonpote.com
  22. 22World Weather Attributionworldweatherattribution.org
  23. 23La presse étrangèrelemonde.fr
  24. 24De Morgencourrierinternational.com

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